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Les mares de Marie Galante

Lorsque vous parcourez Marie-Galante, vous êtes surpris par tant de richesses et de contrastes. De magnifiques plages de sable blanc bordées de somptueux cocotiers balancés par les alizés. Des sentiers qui se perdent dans les bois, les marécages ou les bords d’une falaise. Un passé qui se découvre en mille ruines de moulins ou de distilleries. Une histoire qui vous attire comme un aimant si vous y regardez de trop près.

Et puis il y a les mares. Etranges et secrètes. Elles dissimulent de nombreuses légendes. Souvent associées à un moulin, elles sont de calcaire et peu profondes. Les animaux s’y désaltèrent, les hommes les utilisent pour travailler.

Autrefois, à la fin de chaque récolte, les mares devaient être curées et nettoyées. Ils étaient nombreux à effectuer ces gestes. En un clin d’œil, débarrassées de ses débris, de sa boue, de ses ajoncs, la mare reflétait les rayons du soleil et les quelques nuages épars.

Le lundi et le mercredi, c’était jour de lessive. Les lavandières s’occupaient sur les bords de la mare tandis que les enfants chassaient les poules d’eau avec une fronde. Une joyeuse animation régnait autour de ces points d’eau.

Apprenez la Mare Bambou, sur les hauteurs de St Louis, qui ne se tarit jamais même lors des grandes périodes de sécheresse. Découvrez la Mare du Robert, à Capesterre, où des chasseurs se sont noyés pour récupérer les produits de leur chasse. Ce lieu étrange cache une malédiction. L’usine du même nom, Robert, a non seulement arrêtée son activité mais plus aucune trace ne subsiste : tout a été ensevelis ou emporté à grands coups de pelleteuses. Songez à cette Mare à l’Abbé là, près du presbytère de Capesterre, aujourd’hui disparue. Pensez à la Mare de Ste Croix, fierté des habitants d’Etang Noir. Elle ne se dessèche jamais. Les femmes et les hommes s’y approvisionnaient volontiers. L’eau y est limpide. Elle coule entre les troncs d’arbre qui marquent son niveau.

Et puis il y a la légende de la Mare Demay. Cette légende pointe le bout de son eau en 1837. C’était la Restauration sous le régime de Louis XVIII. Un incendie s’est déclaré en plein centre du quartier commerçant de Grand Bourg. Malheureusement, malgré l’intervention des personnes alentours, tout est parti en fumée. Le lendemain, plusieurs tas de cendres gisaient tristement aux pieds des passants. La ville fut anéantie, elle pleurait ses jolies maisons de bois.

Monsieur Luc Demay de Goustine réalisa alors un étang pour compenser les besoin en eau de la population. Les familles sinistrées reçoivent également quelques subventions qui seront alors de bon augure vu la crise économique qui dominait Marie-Galante à cette époque.

Les travaux débutèrent. Le fond de la mare fut imperméabilisé avec de la terre glaise. Les abords furent plantés de bambous afin de retenir l’eau et de créer un coin d’ombre bien agréable quand le soleil deviendrait trop insistant. Un poteau en bois fut scellé. Gradué, il indiquerait régulièrement le niveau de l’eau. Quelques pierres sèches formèrent un petit sentier par lequel viendraient s’approvisionner les gens. Une plateforme fut même prévue pour laisser place aux pompiers lors d’un éventuel incendie.

La Mare Demay venait de naître. Elle portait le nom de son fondateur. Elle fut surtout connue sous le nom de Ma Dimé, la Mare d’Aimer…

Pour toutes ces personnes qui n’avaint ni citerne, ni jarre, ni quoi que ce soit pour collecter l’eau, cette Mare fut salvatrice. Elle le fut un peu plus encore en devenant Celle qui guérissait tous les maux, Celle qui améliorait les affaires et surtout Celle qui ensorcelait les amoureux.

De tout l’Arc Antillais, les foules venaient à Marie-Galante, à la Mare Demay, pour s’abreuver de son pouvoir magique. Certains remplissaient même des fioles de cet élixir. Pour les écoliers qui passaient leur récréation non loin de cette Mare, c’était un enchantement. Chacun cueillait une tige de nénuphar et s’en servait comme paille.

Petit à petit, le mystère de cette Mare s’est estompé. Plus personne, ou presque, ne se souvient plus de cette bénédiction, de cette magie, de cette eau si pure. Avec les progrès de la modernisation, en 1965, cette Mare fut comblée au profit de l’eau courante.

La légende la Mare au Punch, elle, est bien plus sanglante. De générations en générations, cette histoire fut racontée et pimentée… yo mété grinn sel à yo pou rangé bi tin la plu méyès !

L’habitation Pirogue appartenait alors à Monsieur Théophile Roussel Bonneterre. Cet homme est un esclavagiste farouche doublé d’un redoutable gestionnaire. Son habitation sucrière tutoyait les sommets. Au détriment des esclaves, bien sûr ! Mauvais traitements, privations, punitions…

Le décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage fut enfin signé. C’est Monsieur Roussel Bonneterre qui était Maire de Grand Bourg à cette époque. Une nouvelle brise souffla alors sur le peuple noir. Le téléphone bois patate, la rumeur, se répandit bien vite. La population fut comme folle, ce fut une grande explosion de joie.


Photo de Marie-Galante

Lorsque Monsieur Roussel Bonneterre reçu d’acte d’abolition des mains des gendarmes, il ne daigna ni se déplacer, ni avertir ses propres esclaves. Mais il n’en fut nul besoin : les noirs abandonnèrent leur travail, leurs outils et quittèrent l’habitation avec grand fracas en criant : « Vive Schoelcher » !

Au son de la corne lambi qui fit courir la nouvelle, des fêtes s’organisèrent autour de grands feux de joie. A Pirogue, après les réprimandes, ce fut la débandade. Tout fut cassé, saccagé, mit à terre. Il y avait encore trop de souffrance qui coulait dans les veines. Les blancs s’indignèrent et essayèrent d’arrêter ces liesses. L’inverse se produisit. Les anciens esclaves s’emparèrent des tonneaux de sucre et de rhum qui roulèrent jusqu’à la mare face à l’habitation.

Monsieur Théophile Roussel Bonneterre fut furieux. Il quémanda l’aide du père Jésuite pour calmer ces effusions. Ce fut inutile. L’affrontement ! Des religieuses étaient là, malmenées. Elles firent de leur mieux pour apaiser les danseurs.

Et puis ce fut un cri ! Lancé au hasard de la foule. Un sabre venait de trancher le bout des seins de l’une des religieuses. La fête continua pourtant. Dans les vapeurs de rhum, ces anciens africains célébrèrent enfin des années de vie volée, qui aurait pu leur en vouloir ?

« Yo douci ma a yo
Yo mété sik, yo mété wom
Yo mété difé en cann
Yo fès l’abé dansé
Yo coupé tété a lésé
Yo mangé sapoti en dob ».

« Ils ont adouci leur mare
Mis du sucre, mis du rhum
Ils ont incendié des champs de canne
Ils ont coupé les seins des religieuses
Fait danser le curé
Ils ont mangé des sapotilles en daube ».


On ne connaît pas exactement l’origine de ces mares. Certaines sont naturelles, d’autres sont construites de la main de l’homme. Arbres et bambous en délimitent les abords puis retiennent l’eau en profondeur. Tout ce que l’on sait, c’est que ces mares font partie de la vie des Marie-Galantais, de leur histoire, de leurs croyances. Elles sont un véritable patrimoine culturel et une spécificité, une de plus, de cette île magnifique.
 

 
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