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L'Habitation Murat

L'habitation Murat, dont l'histoire était inconnue des Marie Galantais, cachait quelques jolies ruines. On nommait ce lieu : « Château Murat ». Recouvert d'épines et d'oubli, il s'effaça, malheureusement, de la mémoire collective.

Une vaste enquête de recherche fut lancée par les Archives Nationales dans les années 60 pour connaître l'histoire de cette habitation et rechercher la trace de cette famille d'aristocrates. Ces recherches mettent à jour un certain Monsieur Dominique Murat, né à Capbreton. Petite commune des Landes nichée au coeur des Basses Pyrénées. Il y exerçait la profession de notaire.

Très au fait du trafic d'êtres humains qui transitaient notamment par le port de Bordeaux, dans de tristes bateaux négriers, Monsieur Dominique Murat, qui traite les ventes, les successions, les transactions portuaires, s'engage dans cette filière esclavagiste pour bénéficier des avantages financiers et d'un titre de noblesse. Monsieur Murat et son épouse, en 1770, décident de tenter leur chance aux Antilles.

 

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C'est dans un climat social très précaire que la Famille Murat fait l'acquisition, le 7 avril 1807, d'un domaine de 154 m2. C'est une habitation caféière. A cette époque, le café et le coton sont rois !

Rappelons que le 10 août 1792, à Paris, le régime de la monarchie est renversé. C'est l'arrestation de Louis XVI et son emprisonnement à la Bastille. Le 7 février 1794, c'est la première abolition de l'esclavage.

C'est une longue période de crise qui fait rage. Le rétablissement de l'esclavage est décidé par le premier consul Bonaparte en juillet 1802. Les noirs, serviles, sont effondrés et en colère. Pour manifester, ils baissent leur rendement ce qui appauvrie encore un peu plus la crise économique.

Le 1er janvier 1804, la colonie française Saint-Domingue proclame son indépendance et reprend son nom d'origine : Haïti. Cette rupture effondra les exportations de sucre. Pour pallier ces difficultés, Bonaparte décide d'octroyer des subventions pour moderniser les installations industrielles et donner de la croissance à la production sucrière.

 

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Dominique Murat profita de cette conjoncture favorable pour se convertir dans la production de cannes et la fabrication du sucre. C'est ainsi que Dominique Murat rachète l'habitation Poisson, très en difficulté. Il bénéficie ainsi des aides financières. Cette habitation non loin de la mer, possède des terres fertiles. Le nom du domaine est rebaptisé Bellevue la Plaine.

 

Le 8 mai 1808, les troupes anglaises débarquent sur Marie-Galante. Monsieur Dominique Murat, grâce à ses relations, réalise ses travaux de modernisation et d'installations sucrières sans encombre. Ce qui, avec les Anglais, n'était pas chose aisée.

Souvenez-vous, en avril 1814, Napoléon Bonaparte se soumet aux Anglais. Ces derniers l'envoient sur l'île de Sainte-Hélène, au large de l'Afrique. Louis XVIII s'installa en France et met en oeuvre une politique de modernisation industrielle. La croissance et la prospérité sont de retour sur notre île.

A la fin de l'année 1814, les travaux d'agrandissement, de modernisation et de restauration de l'Habitation Bellevue la Plaine sont achevés. C'est l'inauguration. Le moulin à vent est construit en pierre de taille, avec un fronton garni d'une cartouche ornementale qui arbore fièrement ces initiales gravées du père et du fils « D.E. MURAT 1814 ». Ce domaine est le plus beau et le plus moderne de l'archipel.

Quelques mois après, c'est l'achèvement de la maison de maître. Un chef-d'oeuvre architectural composé d'un rez-de-chaussée garni de beaux piliers en marbre. Une grande galerie d'exposition, un salon Louis XV et un escalier de grand style conduisant à l'étage composé de plusieurs chambres surmontées de combles majestueux. Dans une deuxième tranche de travaux, les bâtiments pour le personnel subalterne, les domestiques, les magasins sont réalisés ainsi que l'aménagement des écuries et la remise en état des cases nègres pour les esclaves. En plus de ces logements domestiques, un bâtiment d'une longueur de 20 mètres, couverts de tuiles, est construit pour abriter les installations sucrières. Toute cette infrastructure à peine achevée, Mme Françoise Murat, meurre le 22 février 1818. La famille est en pleurs. Dominique Murat se sent vieilli et fatigué. Il ne lui reste que la fierté et le renom de son habitation.

A Bellevue la Plaine, l'exploitation agricole et la sucrerie produisent un fort rendement. Mais le propriétaire est d'une santé déclinante et il s'éteint le 23 octobre 1819 à l'âge de 76 ans. Emanuel Dominique, fils unique, devient le seul propriétaire de ce grand domaine.

 

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L'économie sucrière de Marie-Galante, atteint son apogée sous Louis XVIII. Malgré l'insubordination toujours croissante des esclaves à cette époque, l'habitation Murat continue de fournir un rendement satisfaisant. Les effectifs des travailleurs serviles de l'habitation sucrerie Bellevue la Plaine sont de 114 esclaves en 1807 et de plus de 300 esclaves en 1831 !

Emanuel Dominique devient l'un des plus riches propriétaires sucriers de l'archipel Guadeloupéen. Nanti de sa toute nouvelle notoriété, il devient Conseiller Municipal de Grand Bourg sous la gestion du Maire Théophile Roussel de Bonneterre. Je vous rappelle que ce dernier est alors propriétaire esclavagiste à l'Habitation Pirogue.

Dans les années 1830, le sucre de betterave fait une ombre sérieuse au sucre de canne. Celui-ci voit son prix s'enflammer pour l'exportation. C'est la crise, à nouveau, pour les producteurs coloniaux. Malgré les interventions d'Alphonse Lamartine, 1836 sonne le glas du sucre cannier des Antilles.

 

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Emmanuel Dominique Murat meurt le 27 septembre 1839 à l'âge de 57 ans. Cette disparition attriste toute la famille. Mais aucun héritier ne peut lui succéder. C'est donc le mari d'une de ses filles, Dieudonné d'Outreleau, qui reprend la gestion du domaine. L'économie est désastreuse depuis quelques années déjà et le nouveau gestionnaire ne fait qu'empirer les choses. Il n'est pas formé à ce « métier ».

Le tremblement de terre du 8 février 1843 provoque l'arrêt de l'activité agricole et industrielle de l'habitation. Les autres propriétaires sont démunis. La situation est catastrophique, la crise s'aggrave considérablement.  Les esclaves sont de plus en plus nombreux à se révolter pour leur liberté. Les colons sont impuissants face à ce déclin. Les banques n'autorisent aucune aide.

C'est dans cette ambiance menaçante, que les Murat, après la signature du décret d'abolition de l'esclavage le 27 avril 1848 à Paris, abandonnent le beau domaine de Bellevue la Plaine pour se réfugier en France. L'ensemble du domaine vendu aux enchères le 14 avril 1868.

Le repreneur de Bellevue la Plaine transforme l'habitation en usine centrale. Les résultats sont désastreux. Ce n'est que beaucoup plus tard que les terres sont attribuées en colonat partiaire aux petits planteurs de cannes de Marie-Galante. Le reste de l'habitation retourne à l'abandon.

 

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En 1903, l'ensemble du domaine de Bellevue la Plaine est racheté par la société anonyme Hippolyte de Retz, propriétaire de la sucrerie de Grand'Anse. Et puis cette propriété coloniale reste inhabitée depuis 1873. Elle subit le cyclone de septembre 1928 qui la réduit en tas de pierres gravats. Cette magnifique architecture tombe alors en poussière. Les gens pillent les pierres de taille, les objets d'art cassés, la vaisselle en miettes... La mémoire effaçe toute trace de la gentilhommière Murat.

Camille Rousseau, poète passionné de littérature, émerveillé par ces ruines, dédie une poésie à ce grand site historique abandonné...

Les ruines de Murat

Là, sur ce tertre vert où fleurit l'acacia,
D'où le regard voltige à de proches Antilles,
Gisent, insoupçonnés sous le dais des broutilles,
Les chapiteaux moussus du château des Murat.

Nul n'était plus joli dans tout Karukéra
Que ce manoir charmant d'une noble famille.
Ah ! Les chemins bordés de yuccas, la charmille,
Et ce boudoir pavé - le croira qui voudra -

Tout en beaux écus d'or d'impériale effigie !
Mais... Quelle Carabosse à la noire magie
A désolé ces lieux sans espoir de réveil ?

Quel drame a dispersé tant de princes vermeils ?
Motus ! Le figuier chevelu suçant la pierre
Sur tant d'orgueil brisé jette son ombre altière.

Camille Rousseau, sous le pseudonyme Louis Porto.

En 1979, au coeur de l'habitation, le Conseil Général de la Guadeloupe décide de créer un écomusée des traditions et arts populaires de l'île.